DE ‘’XËYU NDAW ÑI’’ À ‘’EMPLOI DES JEUNES’’ Une analyse multidimensionnelle d’un changement conceptuel…

La transition, bien qu’inspirée par une volonté de rendre les politiques attractives pour les bailleurs de fonds internationaux, soulève des questions sur la perte d’ancrage local, l’individualisation des jeunes, et l’effacement des spécificités culturelles. En s’appuyant sur les critères d’évaluation de l’OCDE (pertinence, efficacité, efficience, durabilité, impact), l’article démontre que les politiques de jeunesse au Sénégal nécessitent une révision profonde pour répondre efficacement aux besoins réels des jeunes, tout en respectant l’identité nationale. Enfin, à travers cet article, nous appelons à une réconciliation entre globalisation et préservation des valeurs locales, où les jeunes ne sont pas de simples bénéficiaires, amis des acteurs centraux de leur développement. Ce positionnement est crucial pour garantir des politiques publiques durables et en phase avec les ambitions souverainistes du Sénégal. La jeunesse, définie comme une période charnière entre l’enfance et l’âge adulte, constitue un enjeu stratégique pour le développement durable des nations. Au Sénégal, plus de 60 % de la population est composée de jeunes, faisant de cette tranche d’âge une force démographique incontournable pour le progrès économique, social et culturel du pays. Cependant, la jeunesse est également confrontée à des défis majeurs tels que le chômage, la précarité et un accès limité aux opportunités. Comme le souligne Pierre Bourdieu, « la jeunesse n’est qu’un mot », dans le sens où sa définition et sa place dans la société dépendent des constructions sociales et des priorités politiques. Le Sénégal, à travers ses politiques publiques, a cherché à répondre à ces enjeux en développant des programmes comme « Xëyu Ndaw Ñi », lancé en 2021. Ce programme avait pour objectif de promouvoir l’emploi des jeunes par des initiatives adaptées aux réalités locales et en mobilisant des ressources nationales, même s’il a été guidé par une logique d’urgence politique pour ne pas dire politicienne. Cependant, le communiqué du conseil des ministres du 15 janvier 2025 a annoncé la transition vers un nouveau cadre intitulé « Emploi des jeunes », un concept inspiré des standards internationaux. Ce changement, bien qu’il s’inscrive dans une logique de modernisation et d’attractivité internationale, pose de nombreuses questions: en quoi ce passage marque-t-il une rupture ou une continuité dans la gouvernance de l’insertion professionnelle des jeunes? Quelles sont les implications pour la souveraineté nationale proclamée par les autorités? Ainsi, nous proposons-nous d’analyser ce changement conceptuel en explorant les dimensions philosophiques, sociologiques, économiques et politiques. Nous examinerons dans un premier temps le contenu et la portée du programme « Xëyu Ndaw Ñi » en comparaison avec les attentes liées à « Emploi des jeunes ». Nous nous interrogerons ensuite sur la nécessité d’évaluer les politiques publiques de jeunesse en tenant compte des critères de pertinence, d’efficacité, d’efficience, de durabilité et d’impact avant de lancer ce nouveau programme. Enfin, nous mettrons en lumière les contradictions entre l’adoption de cadres internationaux et les ambitions souverainistes affichées par les nouvelles autorités sénégalaises. Une approche philosophique et sociologique du changement conceptual « Xëyu Ndaw Ñi », littéralement traduit par « emploi pour les jeunes », est une initiative qui s’inscrit dans une logique de solidarité et de participation communautaire. Ce programme, lancé en 2021, visait à réduire le chômage des jeunes en favorisant leur insertion dans des activités génératrices de revenus. Inspiré des valeurs culturelles sénégalaises, il repose sur l’idée que chaque individu, et particulièrement la jeunesse, doit jouer un rôle actif dans le développement de la société. JeanJacques Rousseau, dans son concept de contrat social, affirme que « le progrès d’une société repose sur l’engagement actif de ses membres ». En ce sens, « Xëyu Ndaw Ñi » traduisait une philosophie où l’action collective et la responsabilité partagée étaient au cœur de la gouvernance. Ce programme s’adressait principalement aux jeunes issus des zones rurales et urbaines défavorisées, en leur offrant des opportunités dans les domaines de l’agriculture, de l’assainissement, de l’habitat, de la sécurité, des services, entre autres. Il impliquait également une collaboration étroite entre les acteurs publics et privés, tout en mobilisant les communautés locales pour assurer la durabilité des initiatives. Cependant, malgré ses ambitions, « Xëyu Ndaw Ñi » a fait face à des défis majeurs, notamment une logique politicienne de répondre aux frustrations de la jeunesse aggravées par une opposition populiste, un manque de financement pérenne et une absence d’évaluation systématique de ses résultats. Avec le passage à « Emploi des jeunes », les nouvelles autorités sénégalaises semblent avoir opté pour une approche plus standardisée et en phase avec les standards internationaux. Ce changement s’inscrit dans une volonté de rendre les politiques publiques de jeunesse plus attractives aux yeux des bailleurs de fonds et des institutions internationales telles que l’ONU ou la Banque mondiale. Cependant, cette transition soulève des interrogations sur la perte de l’ancrage local et l’individualisation des problématiques de la jeunesse. Pierre Bourdieu, dans ses travaux sur la domination symbolique, montre comment l’imposition de cadres conceptuels globaux peut conduire à une marginalisation des réalités locales. En effet, le terme « emploi des jeunes » renvoie à une logique technocratique où les jeunes sont perçus comme des bénéficiaires passifs des politiques publiques, plutôt que comme des acteurs de leur propre insertion. Cette approche contraste avec celle de « Xëyu Ndaw Ñi », qui mettait l’accent sur une mobilisation nationale et une responsabilisation collective malgré ses tares congénitales. Les dimensions économiques et sociales de la transition conceptuelle L’adoption de cadres internationaux dans la formulation des politiques publiques peut favoriser l’accès à des financements externes, mais cela entraîne souvent une déconnexion avec les spécificités locales. Joseph Stiglitz, dans son ouvrage « Globalization and Its Discontents », souligne que « la mondialisation, si elle n’est pas encadrée, peut aggraver les inégalités et marginaliser les populations les plus vulnérables ». Cette observation s’applique au Sénégal, où les jeunes des zones rurales et périurbaines continuent de faire face à des obstacles majeurs dans l’accès à l’emploi, malgré les programmes existants. Les politiques publiques doivent donc trouver un équilibre entre attractivité internationale et pertinence locale. « Xëyu Ndaw Ñi », par son approche communautaire et contextualisée, cherchait à répondre aux besoins spécifiques des jeunes. En revanche, « Emploi des jeunes », en adoptant une logique plus globalisée, risque de reproduire des modèles standardisés qui ne tiennent pas compte des particularités culturelles et économiques du pays et surtout de l’employabilité des jeunes. La transition vers « Emploi des jeunes » soulève également des enjeux sociaux majeurs. Alors que « Xëyu Ndaw Ñi » appelait à une participation active des jeunes dans leur propre développement, le nouveau cadre risque de renforcer leur marginalisation en les cantonnant à un rôle de bénéficiaires. Amartya Sen, dans son approche des capacités (« capability approach »), insiste sur l’importance de fournir aux individus les outils nécessaires pour leur autonomisation. Selon lui, « le développement consiste à élargir les libertés des individus pour leur permettre de mener la vie qu’ils choisissent ». En ce sens, une politique publique efficace ne doit pas se limiter à offrir des opportunités d’emploi, mais doit également renforcer les capacités des jeunes à s’engager activement dans leur propre parcours. Les politiques précédentes ont souvent échoué à répondre à cet objectif, faute d’une réelle évaluation de leur impact et d’une participation suffisante des bénéficiaires à leur conception et à leur mise en œuvre. Contradictions avec la souveraineté nationale Les nouvelles autorités sénégalaises ont fait de la souveraineté nationale un pilier de leur référentiel politique “VISION 2050”, en mettant l’accent sur l’indépendance économique et la valorisation des ressources locales. Cependant, le passage à « emploi des jeunes », en s’alignant sur des cadres internationaux, met en lumière une contradiction majeure. Ce choix reflète une dépendance persistante vis-à-vis des partenaires étrangers, en particulier pour le financement et la conception des politiques publiques. Comme le souligne Frantz Fanon dans « Les Damnés de la Terre », « la souveraineté véritable passe par une réappropriation des outils et des cadres conceptuels ». Adopter un langage globalisé, même pour des questions aussi locales que l’emploi des jeunes, peut être perçu comme un renoncement partiel à cette souveraineté. Il est crucial que les politiques publiques réconcilient les ambitions souverainistes avec les exigences de la mondialisation, sans perdre de vue les réalités locales. L’adoption du terme « Emploi des jeunes » reflète également une tension entre la valorisation de l’identité locale et l’intégration dans un cadre mondialisé. Alors que « Xëyu Ndaw Ñi » incarnait une approche enracinée dans la culture et la langue wolof, le nouveau concept s’inscrit dans une logique de standardisation. Frantz Fanon souligne que « la langue est un vecteur de culture et d’identité », et son remplacement par des terminologies globalisées peut effacer les spécificités locales. Cette tendance risque d’affaiblir l’implication des populations locales et de marginaliser les solutions adaptées aux réalités sénégalaises. Dans ce contexte, il est essentiel de repenser les politiques publiques pour qu’elles intègrent à la fois les exigences des bailleurs internationaux et les besoins des communautés locales. Cela nécessite un équilibre délicat entre modernisation et préservation de l’identité nationale, afin d’assurer que les jeunes soient pleinement engagés et représentés dans ces initiatives. En conclusion, le passage de « Xëyu Ndaw Ñi » à « Emploi des jeunes » illustre les tensions complexes entre modernisation, globalisation et souveraineté nationale. Si cette transition reflète une volonté de rendre nos politiques publiques plus attractives sur la scène internationale, elle pose également des questions sur leur pertinence, leur efficacité et leur alignement avec les réalités locales. Les attentes pour le nouveau programme sont élevées, mais elles doivent être accompagnées d’une stratégie claire d’évaluation basée sur les critères de pertinence, d’efficacité, d’efficience, de durabilité et d’impact, tels que définis par l’OCDE. Par ailleurs, il est crucial de préserver l’identité culturelle et l’implication active des jeunes dans leur propre développement. Les politiques publiques doivent dépasser une logique technocratique pour s’ancrer dans une vision participative, communautaire et durable, où les cibles ne sont pas de simples bénéficiaires, mais des acteurs centraux. En définitive, la réconciliation entre ambitions souverainistes et exigences globalisées passe par une revalorisation des approches locales et une appropriation des outils et concepts adaptés aux réalités nationales et locales. Par Mamadou Bassirou KEBE

Ancient Conseiller Tehnique au Ministère de la Jeunesse du Sénégal

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