THIAROYE : UNE MÉMOIRE EN PERIL, 80 ANS APRÈS LE MASSACRE DES TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS

Thiaroye, autrefois théâtre d’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire sénégalaise, est aujourd’hui méconnaissable. Ce lieu où s’est déroulé le massacre des Tirailleurs sénégalais le 1ᵉʳ décembre 1944, officiellement estimé à 35 ou 70 morts mais potentiellement bien plus, est désormais une zone largement urbanisée. À l’exception du Camp Lieutenant Amadou Lindor Fall, base militaire abritant le Bataillon des parachutistes, les vestiges historiques ont cédé la place à des infrastructures scolaires, commerciales et médicales.

Demain, des commémorations marqueront le 80ᵉ anniversaire de cette tragédie, mais elles interviennent dans un contexte où le site historique semble effacé, remplacé par des constructions modernes. Des ouvriers s’activent à embellir les lieux pour l’occasion : coupe d’herbes sauvages, application précipitée de peinture sur les trottoirs, et rénovation de la route principale menant au camp, transformée en un ruban d’asphalte flambant neuf.

UNE MÉMOIRE QUI S’ÉRODE

Historiquement, le Camp de Thiaroye était un vaste espace reliant plusieurs quartiers de la banlieue dakaroise tels que Guinaw Rails NordThiaroye Gare et Diamaguène. Mais, depuis les années 2000, sous l’impulsion de l’urbanisation accélérée, le site a été morcelé. Sous la présidence de Me Abdoulaye Wade, de nombreuses installations ont été démantelées, laissant place à des écoles, des hôpitaux et des centres commerciaux. Pour les habitants et les historiens, ce démantèlement symbolise une perte irréparable d’un patrimoine historique.

Dans les mémoires collectives, le camp n’était pas qu’une simple base militaire. Il incarnait un espace de rassemblement et de fierté, où les enfants venaient admirer les sauts spectaculaires des parachutistes et entonner des chants en hommage à des figures légendaires comme le capitaine Dina Ndiaye. Ces moments de vie ont laissé place à un espace réduit, où civils et militaires cohabitent dans des infrastructures transformées.

DES SIGNES DÉLIQUESCENTS DE RECONNAISSANCE

Deux écoles situées à l’entrée du camp, renommées CEM Martyrs et CEM Thiaroye 44, rappellent timidement l’histoire. Cependant, elles sont dans un état de délabrement avancé, symbolisant l’abandon progressif de cette mémoire collective. Le Cimetière des Tirailleurs, proche du camp, reste l’un des rares lieux de commémoration. Rénové récemment, il abrite 202 tombeaux anonymes, bien au-delà des chiffres officiels relatifs au massacre. Cette incohérence nourrit des hypothèses : les véritables victimes auraient-elles été enterrées ailleurs ?

Une stèle portant l’inscription « À nos tirailleurs » honore les soldats sénégalais ayant combattu lors des deux guerres mondiales, mais aucune mention explicite ne rappelle le massacre de Thiaroye. L’effacement progressif de cette mémoire inquiète les historiens. Mor Ndao déclarait déjà en 2019 : « Lorsque l’on efface des lieux de mémoire, on efface aussi l’histoire. »

UNE INITIATIVE TIMIDE POUR LE 80ᵉ ANNIVERSAIRE

Sous la présidence de Diomaye Sonko, des commémorations inédites ont été planifiées pour le 80ᵉ anniversaire, marquant un effort de raviver cette mémoire coloniale. Si cette initiative est saluée, elle reste insuffisante pour rendre justice à l’ampleur de cette tragédie. À ce jour, le massacre de Thiaroye reste entouré de mystère et de nombreuses questions demeurent sans réponse.

Alors que les festivités approchent, les infrastructures modernes qui occupent cet espace témoignent de l’urbanisation galopante, mais elles ne remplacent pas le devoir de mémoire. Thiaroye, transformé et morcelé, semble bien loin du sanctuaire qu’il aurait dû devenir, laissant planer le risque d’un oubli durable.

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